
Eugène
Une enveloppe beige
Ça s’est passé à la fin d’une rencontre dans une bibliothèque juchée à mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Une dame au regard plongé vers la moquette s’approche et timidement pose une enveloppe beige dans ma main. «C’est pour vous, m’assure-t-elle». «D’accord, dis-je, comprenant que la lectrice de cette bibliothèque avait décidé de me confier un texte personnel. Mais vous avez noté vos coordonnées, pour que je puisse vous rappeler?» «Non. Pas besoin. Ce sera très gentil si vous prenez le temps de le lire.»
Puis elle disparaît dans la pénombre alpestre, sans me laisser le temps d’insister. Une fois de retour à mon hôtel, je déchire le papier kraft de l’enveloppe. Quatre feuillets se tiennent chaud à l’intérieur. La lectrice me raconte un moment très spécial dans sa vie : sa dernière journée de travail dans son salon de coiffure. Elle est licenciée, «mais pas remise en cause personnellement» lui a assuré sa comptable. La faute à la crise. Ce qui veut dire que durant les périodes de crises, les cheveux poussent moins vite, au point qu’il faille licencier les coiffeuses. Ce qui signifie qu’en période de crise, tous les prétextes sont bons pour couper les budgets en quatre. Ce qui veut dire que… mais je m’arrête-là, ça nous entraînerait beaucoup trop loin.
Ma lectrice raconte sa dernière journée, qu’elle essaie de vivre le plus simplement du monde, autrement dit en travaillant. Je vérifie la date de la lettre : «lundi 30 mars». Aujourd’hui, c’est le 31. Sa dernière journée de travail, c’était donc hier. Et elle a écrit cette lettre à 23h.
Ma lectrice me parle de «l’accueil, le vestiaire, l’écoute, le bac à shampooing, la coupe et peut-être la couleur, le séchage, encore l’écoute, le miroir et au bout du processus, la caisse». Elle vit cette journée comme une pièce de théâtre, avec les personnages qui entrent et sortent. «Natacha à 9h. Danielle à 10h. Mme Delumeau à 11h30. Un inconnu à midi. Mme Yuki à 13h.» Et enfin, Eugène à 13h30.
Oui, sans le savoir, le lundi 30 mars 2009, j’ai eu un rendez-vous dans un salon de coiffure, dans un village situé à mille mètres au-dessus du niveau de la mer. Dans sa vallée à elle, ma lectrice a lu ma Vallée de la Jeunesse.
Elle a emprunté le livre trois jours plus tôt, un vendredi soir. Le lendemain, elle se rend en Suisse, à l’Aqua Parc, avec toute sa famille et… mon livre. Comme elle n’arrive à lire ni sur la banquette arrière de la voiture à cause de ses trois enfants et des virages de montagne ni dans la piscine, la lecture n’avance pas d’une ligne. Dimanche, la lectrice vaque à d’autres occupations. Mais le temps passe. Du coup, lundi, elle emporte le livre avec elle au salon et me réserve une case horaire encore vide, entre 13h30 et 15h.
«A 13h30, en ce dernier jour, je n’ai pas donné le coup de balai ; je n’ai pas plié les serviettes sèches dans la réserve ; je n’ai pas nettoyé le bol de couleur ; je n’ai pas donné un coup de chiffon sur le miroir ; le téléphone n’a pas sonné ; personne n’est rentré. (…) La Vallée de la Jeunesse m’a évadée des murs du salon, le temps de quelques nouvelles-objets qui m’ont émue, le temps d’un rendez-vous avec un livre-client»
Pour cette enveloppe beige et pour ces dix-sept rencontres en bibliothèque, je dis merci !

Enfant entre Annecy et Lyon, j’avais la Suisse en délice et sa frontière en épouvante. Le dimanche soir, comment de nombreux français de retour de Genève, nous appréhendions le regard des douaniers. C’était au temps de Fernandel, de la télévision en noir et blanc, du béret retenu par les oreilles. C’était au temps où nous cachions le chocolat. Car, vous en souvenez-vous ? L’importation de chocolat suisse en France était sévèrement réglementée. Figés à l’arrière de la voiture, mon frère dissimulait une tablette dans son manteau, et moi des barres sous ma chemise. Au passage de la ligne, nous cessions de respirer. Pas fiers, non. Mais pas honteux non plus. Juste tremblants d’avoir déjoué la frontière.
Aujourd’hui, je transporte des mots. Je reste un passeur. Je garde au ventre des besoins de contrebande. Choisi par Lettres Frontière pour Le petit Bonzi, récompensé d’un Coup de cœur pour Mon Traître, j’ai eu la chance d’être invité à défendre mon travail devant ceux qui l’avaient aimé. D’en débattre dans des bibliothèques minuscules, des médiathèques chaleureuses, devant des femmes et des hommes qui rêvent et lisent parce qu’ils sont vivants. Et partout, de Ville la Grand à Sierre, ces mêmes assemblées d’élégance et de courtoisie. Ce n’est pas facile pour un auteur de parler d’un écrit. A vos côtés, c’est presque une évidence.
Grâce à Lettres Frontière, ce n’est plus du chocolat que je cache sous ma chemise, mais des émotions. Et je n’ai pas peur qu’on les découvre !
