
Yasmine Char
Lettres frontière.
Le destin fait bien les choses.
J'y ai toujours cru. Mon roman s'appelle La Main de Dieu. Il y est question d'amour et de hasard. De cruauté aussi. De frontières. On y est.
J'ai grandi dans un pays en guerre où les frontières se sont multipliées. Nord, sud, plaine de la Bekaa, montagne druze, côté chrétien, côté musulman. Des frontières dans les frontières où on sortait sa carte d'identité comme on respire.
Je pose des questions pour comprendre. Je n'ai pas de réponse.
A douze ans, je commence à écrire. C'est ma manière d'abolir les barrières.
Je parle trois langues. J'ai deux nationalités.
J'ai un pied dans l'Orient, l'autre dans l'Occident. Plus tard, je suis en Suisse. J'ai une troisième nationalité.
J'en veux mille. Je ne veux plus jamais entendre parler de lignes qui séparent.
Lettres frontière.
Le prix est venu à moi comme si nous nous attendions depuis longtemps.
Quelle plus belle récompense que des femmes et des hommes qui lisent de deux côtés des frontières ? Qui échangent. Qui ont accompli ce que je n'arrivais pas à faire à l'âge de douze ans : réunir par les mots.
Des gens qui ont aimé ce que j'ai écrit, et qui, par leur choix, me permettent d'aller à la rencontre d'autres lecteurs.
Il faut que je vous parle de ces petites et grandes bibliothèques où nous sommes attendus. Où lorsque je me demande ce que je fais sur cette route pedue (souvent perdue car je n'ai aucun sens de l'orientation) à vingt heures, eh bien je sais quand même ce que j'y fais. Je suis en train de rejoindre des personnes bienveillantes.
Nous sommes des fois cinq, d'autres fois trente, qu'importe, l'émerveillement est toujours au rendez-vous. Je veux parler de la belle intelligence de ces assemblées qui me confirme mon rêve d'enfant.
A douze ans, j'ai commencé à écrire pour voler au-dessus des frontières.
Grâce à vous tous lecteurs, je vole un peu plus haut tous les jours.
Yasmine Char
Lauréate des Coups de coeur
Lettres frontière 2009

Delphine Bertholon
Un car, une route sinusoïdale.
Je quitte Albertville pour rejoindre Genève. Nous sommes en février, il fait un temps glacial, splendide, le soleil ricoche sur toute surface possible, rebondit, bing, contre les montagnes. A mes côtés défilent des étendues neigeuses, virginales, je rêve de ski, de feux de bois, de gros bonshommes à nez-carotte, billes de charbon en guise de regard. J'écris un roman qui se déroule un été de canicule. On ne peut espérer meilleur dépaysement.
Près de moi, une fillette brune, quatre ou cinq ans, pose ses deux mains à plat contre la vitre froide : "cette fenêtre, papa, elle a le goût de l'hiver." Hop. Une synesthésie, sans même s'en rendre compte. Les gosses sont des poètes.
Et voilà.
Je parle de météo. Rien à faire, j'adore la météo. Le temps m'est toujours d'une grande importance, dans la vie comme dans les livres. Reflet des émotions, dit-on... Ou, peut-être, l'abus précoce et répété de spleen baudelairien. Et puis, sûr, ma pudeur. A commenter le ciel, les plaines immaculées, j'évite de parler de moi, de vous. De nous, irais-je jusqu'à dire - si j'osais. De tous ces "chaud au coeur", de Ville-la-Grand à Lovagny, d'Arenthon à Thônes, sans doudoune, sans moufles et sans bonnet.
Tant pis pour la pudeur, il faut bien l'avouer :
cet hiver-là, l'hiver 2010, le plus rigoureux depuis deux décennies, aura eu à mes yeux le goût de l'été.
Delphine Bertholon
Lauréate des Coups de coeur
Lettres frontière 2009
