L’auteur
Né à Lausanne en 1940, Pierre-Alain Tâche est juge au Tribunal cantonal du canton de Vaud, après avoir exercé le barreau pendant une dizaine d’années. Il a publié plus d’une vingtaine de recueils de poèmes, ainsi que des textes critiques dans de nombreuses revues telle celle des Belles-Lettres. Il a obtenu le Prix Schiller en 1974 et 1984, ainsi que le Grand prix du Mont Saint-Michel en 1991, et a donné de nombreuses conférences tant en Suisse qu’à l’étranger. Marié et père d’une fille aujourd’hui majeure, il réside actuellement à Lausanne.
Eléments de bibliographie
- Greffes – Cahiers de la Renaissance vaudoise, 1962
- La Boite à fumée – Cahiers de la Renaissance vaudoise, 1964
- Ventre des fontaines – Age d’homme, 1967
- La Traversée – Payot-Lausanne, 1974
- L’Elève du matin – Bertil Galland, 1978
- L’Inhabité – Bertil Galland, 1980
- Les Instants du regard – Solaire, 1980
- Le Jardin du Midi ; Temps sauvé – Aire, 1984
- Le Dit d’Orta – La Dogana, 1985
- Poésie est son nom – Alphée, 1985
- Présent composé – L’Apprentypographe, 1986
- Les Yeux du temps – Roth et Sauter, 1988
- Le Mensonge des genres – Aire, 1989
- Buissons ardents – Empreintes, 1990
- Jour après jour – Aire, 1993
- Noces de rochers – Empreintes, 1993
- Celle qui règne à Carona – Brandes, 1994
- A hauteur d’instant in : Arts poétiques – La Dogana, 1996
- Le Rappel des oiseaux – Empreintes, 1997
- Reliques – La Dogana, 1997
- L’Etat des lieux – Empreintes, 1998
- Quatre poètes – Age d’homme, 1998
- Sur un vallon – Lyric, 1999
- Cor magis – Lyric, 1999
Résumé
De la Crète à Prague, en passant par la France et la Hongrie, c’est bien un état des lieux que nous propose Pierre-Alain Tâche. Mais au-delà de la géographie, ce sont les lieux de l’émotion et, par l’écriture, de la remémoration, dont il s’agit. Garder une trace d’une révélation instantanée, née de la présence entière de l’être au monde, à un état » naturel » qui aurait aussi une histoire et un passé, voilà l’ambition du poète, parfaitement accomplie ici.
A.R. (dos du livre)
Extrait
LA ROUTE DE KOLIMVARI
Tu ne sauras jamais pourquoi tu as poussé plus loin,
parmi les citronniers nains, les troupeaux,
pourquoi tu poursuivais le dessein d’arriver,
comme à la trace – et la ferveur ainsi
traque le corps aux quatre coins de son désert.Il faut alors très vite vérifier
si le décor n’est pas réduit à l’arbre,
à cette grève, à ce placet de paille
où la poule brune a pris place,
en picorant l’énigme qui te perd
et te retient à cette table, à hauteur d’horizon.Le promontoire ne paraît pas tirer trop fort
sur sa chaîne d’écume. Un cerbère le garde
de sombrer ; et la rampe édentée, en plein vent,
se balance et clignote dans le jour
si bien qu’on finirait par battre la mesure,
au petit bal de l’infini,
qui n’engendre d’autre chant qu’épopée.
Mais tout l’espace est libre,
désormais,
entre ton désespoir et la mer,
où peut surgir, à tout moment,
l’immense paquebot blanc d’un désir
trop vague et trop présent, pour tes yeux d’immigré.Au bout d’un matin long comme une page
où rien ne fut écrit,
tu devines la vague au mouvement du saule
et la proximité du gouffre vert à ce ruisseau,
qui prend son temps avant de se noyer
dans le ressassement sourd et sonore,
où ses iambes, pourtant serrés, se perdront.Un bélier, avec nous, descend vers la mouvance.
Sa laine a la couleur des voiles au retour,
selon ce qu’il est advenu – peignant la lande,
où nous allons, écartant les buissons ardents,
vers un village qui n’a pas de nom,
sinon, pour nous, colombier.
A l’aisselle du golfe, il apparaît, dans la touffeur,
et l’on ne sait à quelle porte heurter,
si bleue, pour accomplir une promesse, un voeu,
gardés depuis des ans sous la cendre du cour.Sur la grève, une langue inconnue désormais
de nos régions où les coteaux s’abîment dans le ciel,
exerce sa mémoire en roulant ses galets,
paisiblement, comme respire un dormeur innocent.
Tu ne saisis pas. Tu t’en vas, tu pars
où s’en iront nicher les grands oiseaux
que le courant soulève et maintient haut,
en équilibre dans le piège – et jusqu’au soir.Dans notre dos, sans doute à quelques pas,
le balai de la mer essore un bout de plage :
froissement de soie sans fin, régulier,
pour une horloge de sable et d’eau.Nous sommes dans la pulpe claire d’un fruit
couleur de vitamine ; et l’on devine
entre les joncs serrés qui bordent les enclos,
la source hirsute d’un petit vent vert,
qui secoue les cloisons, s’en vient, s’en va,
fait soudain table rase et remonte au bout d’un cyprès.
On guetterait en vain le bourdon d’un moteur
et rien ne vient g‚ter la saveur d’une orange
ou d’un plat de concombre et de fromage blanc.L’attente peut durer longtemps, côté jardin,
dans la coulisse de la route vers Kolimv·ri.
Le nombril oublié du monde est ici.J’ai tu, bien sûr, le transistor acide et fellinien
qui fait tomber la tête du printemps
sous les airs des héros écorcheurs de brebis.C’est, au cour du décor, le bel été crétois,
qui se tient à l’affût,
comme un tigre évadé d’une affiche invisible
et que l’on sait chasser, depuis ce matin, sur le toit
fraîchement décoffré de la station-service;
ou comme le noir serpent du flexible assoupi
du sommeil raffiné des compteurs.Autant dire qu’il faudra, café bu,
se déplier, sans h‚te et sans lenteur, et déguerpir.
Critiques
« Après la parution de trois recueils aussi réussis que différents les uns des autres [...], il valait la peine de nous entretenir sur cette manière courageuse de construire une ouvre de longue haleine en formant des unités poétiques, constituées par des groupes de livres qui se relaient, suivant leur thématique ou leur style. Pierre-Alain T‚che a su en effet, sur son chemin déjà long, varier aussi bien les formes brèves, qu’elles soient de l’ordre du croquis ou au contraire plus réflexives, que de plus amples séquences qui tendent pratiquement au récit, et où la poésie ne se donne pas d’autre ambition que d’être au plus près de ce qui a été vu et senti, dans la gr‚ce d’un instant ».
Patrick Amstutz

