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Les jours heureux (Rhône-Alpes)

Laurent Graff - Les jours heureux

L’auteur

Laurent Graff

Laurent Graff est né le 21 novembre 1968, à Bonneville (Haute-Savoie). Il arrête ses études à 18 ans et publie alors une nouvelle dans la N.R.F. Archiviste de profession, marié, père de deux enfants, il cultive la discrétion et l’effacement au profit d’une vision générique de l’homme, souvent cruelle, que l’on retrouve dans ses livres.

Eléments de bibliographie
.Caravane – Editions du Rocher, 1999
.Il est des nôtres – Le Dilettante, 2000
.Les jours heureux – Le Dilettante, 2001

Résumé

Dès ses 18 ans et l’encaissement de son livret A, Antoine décide de s’offrir une concession individuelle au cimetière et une tombe classique mais solide, sans frou-frou ni effets de jambe. Les colifichets, le marbre, les dorures, l’agitation frénétique, ce n’est pas son style. Antoine a un plan de vie tout tracé dont il ne connaît pas encore les détails mais assume déjà la chute : la mort. Il cesse rapidement d’étudier, trouve un boulot peinard, se marie, fait des enfants, observe d’un oeil extérieur et critique la disparition progressive des fragiles sentiments qui le relient à sa famille. Puis un héritage inattendu lui fait prendre sa vie en main :

J’annonçais à ma femme et à mes enfants ma décision de les quitter. Les tropiques ne me tentaient pas ; j’avais envie de calme, de paix, loin des vicissitudes de l’existence ; je voulais me laisser flotter doucettement à la surface de la vie, faire la planche en attendant de finir entre quatre. ¿ 35 ans, je choisis de vivre dans une maison de retraite.

Il porte son dévolu sur les « Jours heureux » et sur ses pensionnaires. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Antoine ne s’avoue ni résigné ni vaincu… C’est un chercheur en colère qui veut saisir l’insaisissable, l’absurdité de la vie, en assistant au spectacle de la mort…

Extrait

Me voilà mort et enterré comme si j’avais vécu.
C’est une belle journée d’automne ; les arbres épandent leur feuillage sur la pelouse ; des pensionnaires emmitouflés progressent à pas lents le long des allées goudronnées, amassant et roulant des feuilles mortes entre leurs pieds ; une ambulance accompagne un nouvel arrivant à son ultime résidence ; assis au côté d’Alzheimer, les bras déployés en accolade sur le dossier du banc, un petit sourire d’aise planant comme une mouette au vent, je respire l’air frais du parc des Jours heureux. Passant au ralenti, une serviette-éponge autour du cou, Bébel exécute son petit footing matinal, étonnamment bronzé dans son survêtement blanc. D’une foulée rachitique, très économe, il fait un aller-retour entre la Maison et l’entrée de la propriété. « C’est la forme, Bébel ? – On maintient le cap ! »
Au bout de l’allée principale se dresse la Maison, vaste b‚tisse de deux étages, de construction récente, aux allures de chalet suisse avec ses balcons en lambris. Au rez-de-chaussée, de larges baies vitrées coulissantes, ornées de tentures fleuries montées sur rails, s’ouvrent sur le réfectoire. Une plaque en marbre annonce à l’entrée : Les jours heureux Maison de retraite privée.

Critiques

Cette amusante fable contemporaine de Laurent Graff, son troisième roman, dérive doucement des observations humoristiques du nouveau pensionnaire sur les péripéties de la vie dans une maison de retraite (sortie en groupe au jardin zoologique, séance de conditionnement physique, réveillon de Noël, etc.), vers une réflexion plus profonde sur la mort. L’auteur aborde cet univers difficile avec réserve, évitant les nombreux pièges d’un sujet délicat pour entraîner le lecteur au gré de sa fantaisie. Au début, on sourit, mais plus le récit avance, plus la névrose qui habite Antoine, sa fascination plutôt morbide pour la mort, provoque chez le lecteur un léger malaise, peut-être parce qu’elle le renvoie à des questions auxquelles on préfère ne pas répondre.
Serge L’Heureux, Le Nouvelliste

Une comédie grinçante que l’on peut prendre comme un petit conte philosophique à rebours.
Armelle Godeluck, Lire

On l’aura deviné, l’humour de Laurent Graff est aussi baroque que désenchanté. Son livre précédent, « Il est des nôtres » (Le Dilettante, 2000) racontait l’itinéraire d’un homme s’abrutissant méthodiquement, jusqu’à la chute. Ici, au contraire, flegmatique et faussement candide, il s’immerge avec bonheur dans une « contemplation abstentionniste » et parfaitement étale du destin commun.
Isabelle Nouvel, paru.com